J’étais à Tian’anmen de Cai Chongguo
décembre 28th, 2009 § 3 Commentaires
Cet ouvrage du dissident chinois Cai Chongguo (son blog ici) doit être pris pour ce qu’il est : le témoignage écrit d’un jeune homme pris dans les évènements du printemps de 1989 et désirant conserver, figé sur le papier, la mémoire qui est la sienne ; un carnet intime qui retrace une histoire personnelle qui, l’espace de quelques jours, se confond avec celle d’une nation.
Le récit est concis, clair et comporte cette dimension psychologique cruciale si l’on veut comprendre de façon précise ce qui peut pousser des dizaines de milliers de chinois a prendre part à une manifestation à l’échelle de leur pays. Ainsi, Cai Chongguo exprime la honte, la colère ressentie par les étudiants chinois devant le refus du gouvernement de traiter leurs demandes de réforme, modestes selon les dires de l’auteur. Il y décrit également, peut être de façon quelque peu embellie, l’espoir formidable généré par cette manifestation et la responsabilité des manifestants face à la portée de leurs actes. Puis, les dernières pages racontent la fuite, et enfin l’exil de cet étudiant, devenu opposant, qui vit aujourd’hui en France.
Ce témoignage s’avère cependant éclairant quant à l’absence de réforme politique en Chine ces vingt dernières années. Tian’anmen, loin de libérer les forces démocratiques du pays a, au contraire, rendu le pouvoir plus réticent. Ces manifestations marquent en effet un coup d’arrêt à toute évolution institutionnelle alors même qu’à l’époque, l’ensemble du bloc soviétique se dirigeait peu à peu vers un modèle politique plus transparent.
Un mouvement similaire semble aujourd’hui se produire en Iran. La comparaison peut s’avérer hasardeuse mais de plusieurs points concordent à priori. D’abord un pouvoir dans un premier temps respecté mais qui semble figé dans des concepts qu’une part importante de la population rejette. Ensuite, l’avènement d’une opposition qui aspire à une réforme sans pour autant réclamer une révolution, renforçant par là la légitimité de ses acteurs. La mort d’un individu (Hu Yaobang pour la Chine, l’ayatollah Montazeri pour l’Iran), porté au rang de symbole et qui devient dès lors le catalyseur de cette aspiration populaire. Enfin, un gouvernement fortement idéologisé, crispé, qui n’a plus d’autre moyen que d’employer la force pour se maintenir au pouvoir. Espérons cependant que les évènements prendront une autre tournure. Selon les chiffres les plus vraisemblables, les répressions des manifestations de Tian’anmen auraient fait entre 800 et 2500 morts.
La loi d’avortement espagnole, une réforme controversée (2/2).
décembre 25th, 2009 § Laisser un commentaire
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Le 17 décembre dernier, le projet de loi organique sur la santé sexuelle et reproductive et l’interruption volontaire de grossesse a été approuvé par le congreso de los diputados par 184 voies contre 154. Avant d’être promulgué et appliqué, ce projet de loi doit encore être approuvé par le Sénat.
Ce texte peut sembler a bien des égards conforme aux objectifs fixés par la ministre de l’égalité Bibiana Aido: garantir un accès plus égalitaire aux moyens de contraception et à l’avortement, et parallèlement (paradoxalement diront certains) limiter le nombre d’avortements. Il propose le développement de l’information et de la prévention en direction des populations à risques, c’est à dire principalement les moins de 25 ans et plus spécifiquement les femmes. Le recours à une politique de prévention et d’information ainsi que la mise en place de cours “d’éducation sexuelle” sont également prévus.
Le fameux “point d’équilibre” s’est donc principalement fait sur les aspects polémiques du texte. La possibilité pour une fille d’avorter à partir de l’âge de 16 ans (5,2% des avortements pratiqués en 2008 selon le ministère de la santé espagnol) sans autorisation parentale a ainsi été maintenue, mais nuancée par l’amendement proposé par le PSOE (Parti socialiste) et le PNV (parti nationaliste basque) qui oblige la mineure à tenir informée ses parents sauf ”danger certain de violence intrafamilale, menaces, représailles ou mauvais traitements” pour cette dernière. L’interprétation de ces termes par le juge déterminera les limites concrètes d’un système qui ressemble beaucoup à du “cas par cas”.
Parallèlement, les groupes d’extrême gauche Izquierda Unida (IU) et Esquerra Republicana Catalunya (ERC) ont conditionné leur appui à l’approbation des amendements déposés conjointement par leurs groupes. Ainsi, le projet de loi comprend plusieurs revendications portées par ces groupes politiques parmi lesquelles la prise en charge des moyens de contraceptions par le Sistema Nacional de Salud (un coût supplémentaire de 100 millions d’euros annuels pour l’équivalent espagnol de notre sécurité sociale) ou encore la limitation de l’objection de conscience aux seuls médecins “directement impliqués dans la procédure d’IVG” . Les médecins ne désirant pas pratiquer d’IVG devront ainsi se manifester auprès de l’administration. Rapellons qu’en France, le serment d’Hippocrate a été modifié après le vote de la loi IVG de 1975 afin de supprimer la référence à l’avortement qu’il contient.
Outre ces amendements, le projet de loi défendu par le gouvernement porte à 14 semaines la possibilité pour une femme d’avorter librement avec pour seule condition de laisser un délai de trois jours entre la prise de décision et l’opération. La limite de 22 semaines est maintenue en cas de risque physique pour la mère moyennant un avis médical. L’IVG reste possible après 22 semaines en cas de “risque physique grave” pour la mère ou de malformation importante pour le foetus. La réelle innovation de ce texte réside dans la suppression du “risque psychique” comme motif suffisant pour avorter sans limite de délai. Cette dernière décision permet de briser la spirale négative évoquée dans un précédent article.
Les effets de cette loi devraient à ce titre se ressentir sur les statistiques dès 2011.
Une votation qui tombe à pic.
décembre 21st, 2009 § 1 Commentaire
Le timing était parfait. Alors que le Tribunal Constitutionnel semble se diriger vers un rejet des éléments les plus polémiques (et donc les plus chers au coeur des nationalistes), une “plateforme de coordination” a mis en place une votation dans 166 municipalités de Catalogne. Le 12 décembre 2009, les Catalans, mais pas seulement, étaient donc invités à voter pour se prononcer sur leur volonté d’indépendance pour la Catalogne. Le collège électoral avait ici été élargi puisqu’il était possible aux personnes non catalanes et aux adolescents de 16 et 17 ans de voter.
Comme dans toute votation, les résultats étaient courus d’avance. Il était clair, bien avant le scrutin qu’une majorité importante allait se dégager en faveur de l’indépendance. En effet, il est intéressant de constater un certain parallèle de résultats entre la votation catalane et la récente votation française sur le statut de la Poste: une participation faible mais cependant non négligeable à l’échelle choisie (ici 27% du collège électoral défini pour la circonstance), et une majorité écrasante (94,89%). Forts de ce résultat, les organisateurs réclamment à la Generalitat (l’assemblée législative locale) la mise en place d’un référendum à valeur légale pour le 25 avril prochain et portant sur cette même question.
Il serait cependant surprenant, même en faisant abstraction des dispositifs légaux, de mettre en place un tel référendum. Les partis nationalistes ou régionalistes les plus puissants tel le PSC (Parti socialiste de Catalogne), CiU (Convergencia i Unio) ou ERC (Ezquerra Republicana Catalunya) n’étant pas à l’origine de cette votation, l’accepter reviendrait à se faire en quelque sorte “déborder” par un autre groupe sur la scène des revendications nationalistes. L’attitude du président de la Generalitat le jour de la votation l’a clairement laissé entendre. Parallèlement, le chef du gouvernement a manifesté son opposition à cette votation en estimant qu’elle “ne menait nulle part”. Le Partido Popular a lui aussi exprimé son opposition et critiqué “la passivité du gouvernement” face à ce qu’il considère comme une “provocation”.
Si les termes du parti conservateur sont peut être forts, il est nécessaire de constater que
les résultats étaient tronqués dès le départ malgré une volonté louable des organisateurs de se plier à certains procédés en vigueur pour les référendums (système informatique de contrôle des cartes d’identité, centralisation des votes, présence “d’observateurs internationaux”). En effet la formulation de la question (êtes vous pour que la Catalogne deviennent un Etat de droit, indépendant, démocratique et social, intégré à l’Union Européenne?), le collège électoral choisi ( non catalans et jeunes de 16 et 17 ans) et la présence récurrente de drapeaux indépendantistes dans les bureaux de vote nuancent la crédibilité de ces résultats. De même, l’orientation politique des observateurs internationaux venus pour l’occasion (membre du parti Sinn Féin d’Irlande, de Corsica Libera de Corse, d’un groupe indépendantiste flamand, ou encore du parti nationaliste écossais) laisse dubitatif quant à l’impartialité de leur jugement. Enfin, la participation est apparue comme relativement faible. Rappelons tout de même que les suffrages exprimés (192.460) représentent, malgré l’élargissement de la base des électeurs par les procédés décrits plus hauts, à peine un tiers des personnes appelées à voter (702.072), mais surtout moins de 0,6% des 35 millions d’électeurs espagnols (source INE).
La loi d’avortement espagnole, une réforme controversée. (1/2)
décembre 2nd, 2009 § 2 Commentaires
L’avortement est un thème politiquement lourd, qui fait appel, plus qu’à des opinions politiques, à une forme de sensibilité et de morale qui rendent le débat ardu dans tous les pays confrontés à cette problématique. L’Espagne n’échappe pas à cette définition. La place importante que connaît l’Eglise dans le débat politique et la croissante impopularité du gouvernement (et plus particulièrement de sa ministre de l’égalité Bibiana Aido ici en photo), rendent le projet de loi rédigé par cette dernière politiquement risqué.
Un bilan de la situation
La loi espagnole en vigueur jusqu’alors avait été adoptée en 1985. Elle fixe à priori des limites : 12 semaines si la grossesse a été provoquée par un viol et 22 semaines en cas de malformation du foetus. L’aspect plus polémique repose sur le fait que la loi autorise l’IVG sans limite de temps en cas de “risque physique ou psychique” pour la mère. Dans les faits, ces dispositions ont permis une grande libéralisation de la pratique. Le “risque psychique” est en effet invoqué dans 98% des demandes et a provoqué un afflux important de femmes de toute l’Europe, venant faire en
Espagne (et souvent à grand frais) ce que la législation de leur pays ne permettait pas ou plus. Le nombre d’avortements pratiqués connaît depuis 1996 une croissance moyenne de 10% par an. Les cliniques privées (97,4% des opérations réalisées) se sont ainsi emparées de cette manne financière (entre 2500 et 4000 euros par opération), posant la question de la marchandisation d’une pratique tout sauf anodine. A cela s’ajoute la problématique des médecins, oeuvrant souvent dans le public, qui, au delà des considérations religieuses refusent de pratiquer cette opération au titre qu’elle est contraire au serment d’Hippocrate (“De la misma manera, no daré a ninguna mujer pesarios abortivos”). Une réforme semblait donc nécessaire.
Ainsi, profitant d’un timing propre à resserrer les rangs dans son parti, le président du gouvernement, M. Zapatero et sa ministre, Bibiana Aido, annonçaient en septembre 2008 un nouveau projet de loi.
Une résistance non négligeable.

Cependant, relancer le débat n’était pas sans risques. En Espagne, l’Eglise possède en effet toujours une influence très nette non seulement sur les partis de droite mais également sur l’ensemble de l’électorat conservateur. En 2009, les évêques espagnols ont ainsi lancé une campagne dans le but de faire pression sur le gouvernement (voir l’image ci jointe). De même, une manifestation anti-avortement avait réuni à Madrid entre 500.000 et 1, 2 millions de personnes au mois d’octobre 2009 (vidéo disponible ici).
Du fait de ces pressions, le gouvernement est aujourd’hui à la recherche d’un plus large consensus. Ainsi, le projet de loi a passé un premier test lors de la session du 26 novembre dernier en résistant au dépôt de cinq amendements qui modifiaient la totalité du texte par une majorité absolue de 183 voies contre 162. Cependant, plusieurs réticences ont été exprimées par de nombreux partis, notamment en ce qui concerne la possibilité offerte par ce projet de loi d’avorter dès l’âge de 16 ans sans autorisation parentale ou encore l’impossibilité d’invoquer une objection de conscience pour les personnels n’intervenant pas directement dans l’opération. Le texte devrait à nouveau être modifié avant d’être adopté afin de parvenir “à un point d’équilibre” selon Bibiana Aido.



